Bonjour,

Je m'appelle 213, quel drôle de nom .... pas plus ridicule que 007 ! c'est le début de mon numéro d'immatriculation et toute la famille m'appelle comme ça.

Revenons en arrière...

Je suis née le 1er Mars 1958 à Paris Quai de Javel; j'ai pris le train vers la province, destination La Rochelle, jolie petite ville au bord de la mer. Je me suis retrouvée chez le concessionnaire Citroën où l'on m'a posée délicatement derrière une grande vitrine.

Un couple d'à peine 40 ans s'est arrêté devant moi et semblait séduit par ma belle robe grise, mes jantes brillantes et mon capot plongeant, harmonieusement ondulé. Ils se parlaient avec un petit sourire. Une heure plus tard, je me retrouvais à la campagne dans un garage spécialement aménagé pour moi. Mes maîtres m'utilisaient pour faire les courses , aller travailler. Parfois, nous allions pique-niquer sur l'île d'Oléron avec les enfants. Ils sortaient la banquette, la posaient sur l'herbe et mangeaient les chips et le saucisson sur la bâche posée à même le sol.

Je me souviens que leur fils “Petit Pierre” à peine âgé de 12 ans grimpait sur les genoux de son père pour tenir le volant, car ses jambes n'étaient pas assez longues pour atteindre les pédales et ils me conduisaient ainsi sur le chemin de la maison pendant quelques centaines de mètres.

Un jour, Pierre devait avoir 14 ou 15 ans, les parents n'étaient pas là et il en profita pour conduire tout seul. Ses jambes avaient grandi mais pas suffisamment si bien qu'il devait poser ses fesses sur le bord de ma banquette pour appuyer sur l'accélérateur. C'était un bel après-midi de Juin 1968, les blés n'étaient pas encore blonds et il flottait dans l'air chaud de la campagne comme un parfum de liberté et de tolérance ... Pierre m'emmena sur le petit chemin blanc derrière la maison, il peinait à appuyer sur l'embrayage, mais avec indulgence et l'aide du système centrifuge, je me laissais martyriser sans caler. Il raya un peu ma robe dans l'allée ombragée de ronces et de noisetiers. Le chemin débouchait brutalement sur la petite route goudronnée. Une estafette bleue avec une lumière sur le toit pila devant nous. Un type rougeaud couvert d'un képi l'apostropha par la vitre : “qu'est-ce que tu fais là, toi ? - petit Pierre reconnu le camarade de chasse de son père – fais demi-tour tout de suite et rentre chez toi ! ..” L'ordre donné ne souffrait aucune discussion. Tant bien que mal Pierre glissa un peu plus sur le bord du siège pour enfoncer la pédale d'embrayage et comme il avait vu faire son père, poussa le levier mais sans parvenir à me faire reculer. Il n'avait pas mémorisé visuellement le petit mouvement de poignet vers la gauche indispensable pour passer la marche arrière. Je craquais de partout. L'homme en bleu descendit de sa camionnette, ouvrit ma portière et d'une main experte valida la procédure en enclenchant la vitesse. “Fiche le camp et que je ne te revois plus au volant de la voiture”... C'était le temps béni des trente glorieuses !

Le temps passa. Je vis arriver l'époque des voitures de luxe, Ds et autres 504. Elles brillaient de partout, des chromes éblouissant, parfois vêtues de cuir, hautaines et bourgeoises. On me négligea, mon maître ne jurait plus que pour sa CX et son épouse ne tarissait plus d'éloges pour une vulgaire Renault 5 ! ....l'ingratitude humaine. On me déshabilla en ôtant ma banquette arrière ainsi que la porte du coffre; je n'étais utile que pour transporter la bouteille de gaz de 13 kg et le bois pour l'hiver. Mes caoutchoucs étaient craquelés, cabossée de partout, les élastiques du siège coupés, la peinture ternie, le plancher rouillé laissait apparaître l'asphalte et la capote ne retenait plus l'eau de pluie. Je cédais ma place au garage et l'on me remisa au fond d'une grange. Le silence s'installa pour quatre ans.

Mais les Dieux étaient avec moi : Pierre venait d'avoir 18 ans, il était beau comme un enfant, fort comme un homme..... et titulaire de son permis de conduire. La porte de la grange s'ouvrit, je me réveillais d'un long sommeil et le vis apparaître accompagné d'un de ces copains ouvrier mécanicien. La bâche glissa à terre, je frémis et je les entendis siffler : wahou...y'a du boulot !!! Ils soulevèrent le capot grinçant dévoilant mon intimité mécanique, une chèvre s'approcha, un bruit de chaîne et mon moteur s'élevait dans les airs pour atterrir sur l'établi. Tout y passa : pistons, soupapes, joints de culasses, frein; chaque pièce neuve me redonnait le moral. Parfois, ils me laissaient me reposer quelques semaines, puis retournaient à la tâche, inlassablement. Il put donc reconstituer mon patrimoine génétique. Il garda précieusement un disque de stationnement Zone Bleue, une carte Michelin 1960 et .... la queue du tigre “Esso” suspendue au rétroviseur !

Mon petit maître n'était pas très riche; sa grand-mère lui avançait parfois 20 francs pour étancher ma soif d'ordinaire !.

L'été nous allions dans l'île de Ré, le bac sentait le gasoil et Pierre déroulait ma capote pour frimer sur la route sinueuse.

Parfois ces copains montaient à bord et mon nez se levait, il poussait les rapports mais cela ne changeait rien.

Pierre aimait le ski, je dû l'emmener à la montagne en plein mois de Décembre, une brique posait sur l'accélérateur lui permettait de se reposer le long de la route des Landes. Le col du Tourmalet fût une belle ballade, en première, pied au plancher. Oh, bien sûr, j'entendais les autres voitures vrombir et rager derrière moi, mais je m'en moquais. J'étais avec mon petit maître, plus rien ne comptait. J'étais heureuse.

Nous sortions souvent le samedi soir, il me garait devant une façade illuminée puis revenait vers 5h du matin, la conduite n'était pas très sûre, son haleine était forte et il me martyrisait un peu....Souvent à côté de lui, elles étaient brunes, blondes ou rousses. Ne comptez pas sur moi pour trahir des secrets d'alcôves mais la souplesse et le balancement de ma suspension trahissaient, sur un parking isolé, les instants délicieux de la conquête. Il arrivait qu'elles se plaignaient de la douloureuse barre du milieu de la banquette arrière.... J'étais flattée d'abriter ses premières amours de jeunesse, consciente sans doute de contribuer à lui forger des souvenirs inoubliables.

Je viens d'avoir cinquante ans et Pierre est toujours plein d'attention pour moi, il ne regarde pas à la dépense pour changer quelqu'uns de mes organes vitaux qui se détériorent avec l'âge. Je sens bien qu'il a des difficultés à trouver les pièces rares. Je dors au chaud sous une couverture confortable et je le sens très fier de me montrer à ses amis. Mon maître fait maintenant parti d'un petit club de collectionneurs de 2CV et je me suis fait plein de copines. Nous papotons lors des rassemblements. L'essence d'aujourd'hui n'est pas fameuse mais heureusement il y a l'additif. Mon petit maître est parfois inquiet des lois environnementales à la mode; il paraît que des gens à Bruxelles veulent nous supprimer... Pierre, qui n'avait pas 4 ans quand je suis née, a changé aussi.; un léger embonpoint s'est formé au niveau de sa ceinture, ses tempes grisonnantes et ses cheveux bouclés lui donne un charme particulier, mon George Clooney à moi ! ... mon Pierre !